lundi 26 février 2018

Maurice Arnoult, Le Bottier de Belleville. Juste parmi les nations et mémoire de Belleville.

Photos Canal Marche en 2008 pendant notre interview

L'incroyable et très longue vie  de Maurice Arnoult 
 porte aussi  en soit la mémoire collective de Belleville, 
qui retrace l'histoire entre les 2 guerres de l'implantation de l'artisanat de la chaussure,
et de  l'histoire de l’émigration.

Grands remerciements à  Michel Bloit son biographe 

qui aura passé tant de temps à écouter patiemment Maurice raconter son histoire , 
les histoires des gens qu'il a connu, des histoires d'amitiés et de solidarité
dont il aura fait un livre précieux et rare !
Suite à  de nombreux entretiens  en 2008, 
 que j'ai eu avec Maurice, 
avec son accord et après la 
lecture du  fabuleux livre de Michel Bloit 
  que je vous conseille vivement.
 " Moi, Maurice, bottier à Belleville, histoire d'une vie". 
 Editions L'Harmattan. 1993
 Préfacé par Alain Seksig 

http://www.ina.fr/video/PAC9310011338 

Photo de Maurice  empruntée à Clément Lépidis  
in Belleville mon village.
 Editions Henry Veyrier 1988

En Février 2008, alors que Maurice allait avoir 100 ans... 
J'ai tenté de rédiger le résumé de la vie de cet extraordinaire homme bien que c'était un pari improbable tant  elle fut incroyablement longue et riche.
Avec  Patrice Spadoni de Canal Marches nous devions même faire un  long reportage filmé sur lui et nous n'avons pu qu'en faire un tout petit ...

En attendant que vous lisiez le livre de Michel Bloit voici une  succincte mise en bouche , issue d'un long travail élaboré avec Maurice Arnoult. 

 Maurice  Arnoult est né dans une ferme , le 23 juin 1908 à Bagneau-sur-loing, en Seine et Marne près de Nemours.
Ses parents tenaient un petit magasin de chaussures. 

3eme d'une famille de 4 enfants , 3 garçons et sa sœur Paulette, qu'il aimait énormément.
 Il a  6 ans quand la guerre 1914/1918 éclate , son père est  mobilisé puis il abandonne sa femme et ses 4 enfants.
A 10 ans sa maman meure de tuberculose et Maurice sera élevé par sa grand - mère. 

Doté d'une santé fragile, Maurice s'il n'a jamais été à l'école, fréquenta le catéchisme
Alors, il gardait  les chèvres ...
 Durant toute son enfance il sera rejeté, les enfants se moquaient de lui ou ne le fréquentaient pas car "il empestait la chèvre".

A 14 ans il est envoyé à Paris où il ne connait personne, et afin d'y devenir apprenti bottier à Belleville.
 Il fréquenta 4 ateliers successifs et dans lesquels à chaque fois il apprendra une spécificité du métier.  Il  y rencontrera des gens d'origines et de pays différents, dont les arméniens, les italiens, les israélites ashkénazes ...

http://www.histoire-immigration.fr/expositions-temporaires/fashion-mix/la-chaussure-une-histoire-armenienne 

Arrivé à Paris, parfaitement illettré, il va apprendre,  grâce à des étudiants bénévoles, à lire, à  écrire, à acquérir de forts rudiments en médecine, mais aussi l'approche de la philosophie, et ce dans l'arrière salle du café billard" Tafanel", à l'angle des la rues de Belleville et Rébéval . Il s'initiera  et se  passionnera  aussi pour l'opéra ! 

 C'est dans ce café, situé à l'angle de la rue de  Rebeval et de la rue de Belleville que Maurice a appris à lire et à écrire ...

A l'arrivée des premières machines il est sera Licencié par son dernier employeur.

1928, il se marie à 19 ans et il aura une fille .

Maurice effectue son service militaire comme commandeur des Tirailleurs Algériens puis pour se rapprocher de sa jeune femme il sera   transféré près de Versailles où il sera pionnier constructeur de ponts et fortins.

 En 1930 il s'installe à son compte au 73 rue de Belleville , dans  l'immeuble où 
Édith Piaf à été abandonnée sur les marches de l'entrée .

 Crise des années 30, il installe son atelier à Savigny sur Orge ou il habite avec sa famille dans la   la maison de son père .

Le marché de la chaussure s'effondre, sa femme est très malade , comme il a besoin d'argent , il va prendre des "petits bouleaux" bien rémunérés pas longs lui laissant du temps pour continuer le travail de la chaussure.
 Il Déchargera les bateaux au Pont d' Austerlitz, chargera les trains des gares parisiennes de la presse quotidienne...

L'arrivée des machines concourant a tuer le petit artisanat et le travail en chambre Maurice se voit contraint d'accepter de travailler à l'usine de chaussures Pillot ou il restera 5 ans.
Embauché d'abord comme brocheur puis préparateur il se verra confié la direction de la chaine de  fabrication à la nouvelle usine Pillot implanté à Orly. 
120 ouvriers sous sa responsabilité, un bureau 1 secrétaire !

En 1936  suite à la grande grève et à la victoire du Front Populaire qui aboutira aux augmentations de salaires, à la semaine des 40 heures,  aux congés payés.
Son usine est occupée. Étant cadre il sera même mis au banc des accusés par Thorez car  son équipe est la plus productive !

Photo prise par M.Käs vers 2013
 Son atelier au 83 rue de Belleville
 Toujours un peu périlleux d'aller lui rendre visite. Pour accéder à son atelier situé en arrière cour, il fallait gravir un escalier ...

 Puis baisser la tête pour descendre les marches qui conduisaient à sa porte !

Grâce à son licenciement et à  la somme d'argent qu'il touche, il  s'installe en 1937,  une nouvelle fois à son compte au 83/85 rue de Belleville dans un des  plus anciens immeubles de la rue, un  atelier qu'il occupera 73 ans et ou il serait encore si son bailleur acceptait de reconduire son bail.

 Maurice arrivait à parler avec des épingles dans la bouche !
Photo de Michel Bloit, in Moi Maurice, bottier à Belleville.Histoire d'une vie.Editions l'Harmattan.1993

Il embauche des ouvriers, beaucoup d'anciens compagnons, et Alice, émigrée juive russe," la championne des casseuses d'aiguilles"  qu'il avait repéré à l'usine Pillot , également comme lui licenciée, amatrice d'opéras   et habitant à Savigny.

1939 mort de sa sœur Paulette . Il prendra chez lui ses deux petites nièces à Savigny.

Mobilisé, il confie la direction de l'atelier à Alice.

 Photo d'Alice dans l'atelier de Maurice,
 empruntée à Emmanuel Jacomin, in l'Histoire du village de Belleville.
Editions Henri Veyrier.1988

Affecté pionnier en zone frontalière, il  deviendra responsable de l'infirmerie après avoir soigné un soldat d'une fracture de jambe
 Fait prisonnier en1941. S fille de 10 ans lui écrit pour lui annoncer la mort de sa mère. Maurice ira jusqu’à fabriquer un faux certificat pour se faire démobiliser à tout prix afin de rentrer chez lui .

A son retour à Belleville,  il va être témoin des grandes restrictions occasionnées par la guerre et l'occupation, peurs, dénonciations, rafles, déportations ...
 Malgré les risques pour lui et sa famille  Maurice cachera , sauvera de la déportation et de l'extermination beaucoup de juifs .
Il sera nommé Juste parmi les Nations, décoré de la légion d'honneur par Jacques Chirac  mais il souffre encore atrocement de ne pas avoir sauvé d'avantage de personnes.
Maurice, Joöel Krolik, un des enfants juifs qu'il a sauvé avec  sa femme 
https://www.parismatch.com/Actu/Societe/Le-Juste-Maurice-Arnoult-est-mort-Yad-Vashem-156064

La lettre de Maurice aux enfants suite à la publication  de Fleurus Presse, n°156 consacré aux Justes, de son témoignage  écrit avec Joël Krolik


1945 à la fin de la guerre les affaires reprennent.
Alice avec qui il vivra  plus de 60 ans l'empêchera d'accepter la gérance d'un atelier de chaussure de luxe sur les Champs Élysées.

Il passera tout le reste de sa vie à Belleville. Où il était devenu l'écrivain public et où aussi il fabriquait , réparait gratuitement les chaussures pour les gens démunis.
Sa réputation d'artisan bottier  et de  mémoire locale lui amèneront des gens  du monde entier.

Il travaillera pour les plus  grandes marques de chaussures ce qui fera venir à lui  dans son minuscule atelier, les journaliste,  télévisions, radios ...
Mais aussi les instituteurs,  les classes d'enfants , les promeneurs  et guides des de balades insolites de Belleville, ainsi que des Élèves d'écoles d'Art et de stylisme qu'il formera gratuitement.
Photographie prise en 2008 par canal Marche
 au moment où nous l'interviewions et le filmions.

Maurice est décédé à près de 102  ans en Avril 2010

Je l'ai connu dans les années 1980. J'ai beaucoup de souvenirs  ...
A plus de 90 ans il continuait à rentrer  déjeuner chez lui à pied, de son atelier à la rue des Pyrénées ! Il m'avait dit que c cela qui le maintenait en forme ! Maurice avait un chat dans son atelier qui mêlait son odeur  aux odeurs de cuirs et de colle...
 Peu de temps avant sa mort je lui rapportais, à sa demande , des soupes faites maison et des livres de philosophie. Je pouvais  rire et discuter de tout avec lui, il avait en tout cas avec moi un esprit incroyablement  ouvert.

Les jeunes femmes de l'Association de l'Atelier de Maurice, qu'il a formé, à la fabrication des chaussures faites à la main, se sont occupées de lui jusqu'au bout ....
L'association est la gardienne  et la passatrice de sa mémoire
ainsi que de la mémoire de Belleville.


Vous trouverez en ligne beaucoup de Photos  et d'articles en attendant je vous donne les liens auxquels j'ai contribué  pour
 Quartiers Libres sur le site de la Ville des Gens.
https://yadvashem-france.org/medias/documents
/Memoires%20de%20nos%20quartiers,%20deces%20de%20M.%20Arnoult.pdf 

Photo, Association Atelier Maurice Arnoult

Allez voir à l'AMA, les créations des  chaussures des anciens élèves  de Maurice Arnoult !
https://fr-fr.facebook.com/pg/AtelierMauriceArnoult/photos/?ref=page_internal




 L'atelier de Maurice, rénové et dans lequel il sera resté plus de 70 ans.
Le propriétaire n'a pas renouvelé son bail.  Maurice continuera envers et contre tout, la transmission de son savoir jusqu'au bout dans son appartement de la rue des Pyrénées. Vers la fin très affaibli, ses élèves se sont admirablement bien occupés de lui. 
Médaille aux membres de l'asso ! Car cela n'a pas toujours été facile...






2 commentaires:

  1. Bien connu Maurice . Il était la mémoire du quartier avec le Grec (Kléanthis Tsélébidis alias Clément Lépidis).... c'était presque dans une autre vie.... Une vie ou l'artisanat vivait pleinement dans tous les immeubles ...La belle vie, toute en convivialité ...

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  2. Maurice me manque... Il avait toujours un souvenir à partager. Nous étions aussi très complices au rayon de la rouspétance ! Son biographe, Michel Bloit qui a écrit sous sa dictée le livre, Moi Maurice, histoire d'une vie.Préfacé par son ami Alain Seksig aux Editions l'Harmattan. 1993, à fait un remarquable travail. En 1995 à la Maison de la Place des Fêtes,Maurice est venu avec Clément Lépidis pour l'inauguration de mon exposition sur l'histoire du parc des Buttes-Chaumont.

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